Se soigner en prison: un parcours du combattant

Les soins en prison vus par Laurent Jacqua, ancien détenu, écrivain.

 Souvent sales, délabrées, surpeuplées, nos prisons françaises rendent difficile, voire impossible le maintien d’une bonne hygiène de vie. Le manque de personnel soignant ou les difficultés pour faire sortir un détenu nécessitant une hospitalisation sont autant de contraintes auxquelles sont confrontées les personnes incarcérées, pour être soignées.

 « On l’a laissé 3 semaines sans aucun soin malgré ses demandes répétées de voir un médecin. Il a fallu menacer la prison d’alerter les médias pour que les choses bougent ». Ce détenu souffrait d’une infection pulmonaire. Sa compagne est révoltée par les difficultés qu’il a rencontré pour être soigné. « Mon fils est cardiaque, hépatique et hyperactif. Il est enfermé 22 heures sur 24. Pas d’hygiène. Il est allé au mitard deux fois, dix jours: il a perdu 5 kg à chaque fois. Ils n’en ont rien à foutre! » se lamente la mère d’un autre détenu, condamné pour un petit délit.

Pourtant, la loi du 18 janvier 1994, relative à la santé publique, prévoyait d’assurer en prison « une qualité et une continuité de soins équivalents à ceux offerts à l’ensemble de la population ». Depuis, la gestion sanitaire des détenus est transférée du ministère de la Justice à celui de la Santé. Des unités de consultation et de soins ambulatoires (UCSA) sont implantées au sein des établissements.

Toutefois, la situation sanitaire dans les prisons reste critique. Les personnes incarcérées sont souvent pauvres, marginalisées, et n’ont reçu pour la plupart avant leur détention aucun ou peu de soins à l’extérieur, cumulant les facteurs de risque. Un révélateur: certaines pathologies se rencontrent bien plus fréquemment en détention qu’en milieu libre: entre cinq et huit fois plus pour le VIH, et quatre fois plus pour l’hépatite C. La promiscuité entraîne d’importants risques de transmissions des maladies infectieuses. Il y a huit à dix fois plus de cas de tuberculose. Sans compter l’usage de drogues, et le caractère pathogène de la prison dû aux conditions de détention indignes de la plupart des établissements.

Fin octobre 2010, les ministères de la Santé et de la Justice ont présenté un Plan d’actions stratégiques, pour améliorer la prise en charge sanitaire des emprisonnées.

Mais qu’en est-il dans les faits ?

Manque de moyens et disparités

« Le plan d’actions stratégiques présente de très bonnes idées sur le fond, mais il nécessite un investissement conséquent en termes financiers et humains. Nous n’avons eu aucune information sur les budgets prévus », regrette le Dr Patrick Serre, médecin à la maison d’arrêt du Mans et président de l’association des professionnels de santé exerçant en prison (APSEP).

Une augmentation des investissements d’autant plus compliquée que les budgets alloués à la médecine en prison dépendent de ceux des hôpitaux auxquels ils sont rattachés. Soumis à la rigueur, ces derniers diluent peu à peu les dépenses dédiées aux soins en détention. Aujourd’hui, Fresnes et Fleury-Mérogis sont les deux seuls établissements qui conservent des médecins de garde la nuit.

Plus généralement, les soignants sont en sous-effectif. Leur nombre est calculé selon la capacité d’accueil des prisons et non du nombre réel de détenus. Et la surpopulation varie de 120 à 200%, selon les établissements. « La Santé, compte 700 prisonniers pour une capacité de 500 », indique le Dr Benjamin Silbermann, médecin-chef.

Autant dire que c’est au petit bonheur la malchance. Certaines prisons sont situées à 40 ou 50 km d’un centre-ville, et comme un médecin qui exerce en détention ne bénéficie d’aucune compensation ni de reconnaissance particulière, il est donc difficile de les y attirer.  À Chartres, c’est le désert: un médecin ne passe qu’une fois par semaine.

Daniel* illustre ces différences. Incarcéré à la Santé, cardiaque, victime d’un infarctus, il a vite été pris en charge. Transféré au centre de détention de Melun, il ressent à nouveau des symptômes. Il se rend à l’infirmerie, et renvoyé dans sa cellule avec un « ça va passer ». Deux jours plus tard, nouveau malaise. Il retourne à l’infirmerie, cette fois-ci passe un électro-cardiogramme, et sera enfin transporté à l’hôpital.

Phénomène aggravant: « N’importe quelle pathologie est exacerbée, c’est psychologiquement plus dur, du fait de l’incarcération, et du fait aussi de ne pas être soutenu par son entourage », explique le Dr Cordonnier, médecin à la Centrale de Poissy.

Logique sécuritaire contre logique sanitaire

Daniel peut s’estimer chanceux. Pour un détenu nécessitant un examen spécialisé ou une opération, se pose la question de son transfert à l’hôpital. Il faut procéder à une « extraction » de la personne, mobiliser une escorte et assurer la garde pendant l’hospitalisation. « Un rendez-vous sur trois est annulé par manque d’escorte, c’est une perte de chances pour les détenus de se soigner, et leur santé s’aggrave », souligne le Dr Serre.

Il y a bien deux approches qui se confrontent entre logique de sécurité et logique de soin. François Bès, de l’Observatoire International des Prisons (OIP), constate que « l’organisation de la prison est prépondérante sur la santé, ce qui rend la loi de 94 difficilement applicable. Seuls 2 ou 3 % des détenus sont réellement dangereux. Il faudrait accorder davantage de permissions de sortie ou de libération conditionnelle pour raisons médicales: cela va aussi dans le sens de la réinsertion du détenu plutôt que du tout sécuritaire. »

« La prison, c’est l’enfer, les malades n’ont rien à y faire! », s’énerve Laurent Jacqua, un ancien détenu (voir encadré: une urgence toute en lenteur…).

Reste la question de la dignité

Entravés, menottés pour être admis à l’hôpital, certains détenus refusent les soins car ils se sentent humiliés, surtout parce que les surveillants sont la plupart du temps présents lors des consultations. « Le secret médical est violé, la dignité mise à mal. Il y a encore beaucoup trop d’incidents de ce type, et nous les répertorions, je veux qu’il y ait une décision ferme de l’Ordre national des médecins à ce sujet », indique le Dr Serre.

La responsabilité de l’hygiène et du maintien de bonnes conditions de détention est entre les mains de l’administration pénitentiaire. Les médecins ne peuvent que suggérer les moyens nécessaires pour améliorer ces conditions dégradantes à tous points de vue. A la Santé, « les conditions de détention sont inadmissibles », s’indigne le Dr Silbermann.

Beaucoup de détenus sont toxicomanes, mais rien n’est envisagé dans le Plan d’actions stratégiques pour réduire les risques de transmission de maladies infectieuses liés à l’usage de drogue. Pourtant de nombreux pays, même l’Iran, ont mis en place des programmes d’échange de seringues (PES). Le gouvernement français refuse d’en entendre parler.

Même hypocrisie que pour la sexualité, interdite en prison, bien que des préservatifs y soient accessibles, et financés en partie par l’administration pénitentiaire. « En terme de santé publique, on est affolé par l’état sanitaire des détenus, avec tous les produits qui circulent, et des pratiques qui en découlent. C’est inimaginable! Les PES marchent bien dans d’autres pays et il n’y a pas plus de trafic ou d’agression», se plaint le Dr Serre.

La Cour Européenne des Droits de l’Homme a condamné deux fois la France pour atteinte à la dignité humaine dans le cadre d’une prise en charge médicale.

Mais comme le dit Michel Jouannot, visiteur de prison, « la majorité des citoyens ne se préoccupe pas du problème des prisons, donc l’Etat ne s’en occupe pas.». Laurent Jacqua poursuit son combat sans relâche: « La population pénale est abandonnée. Des gens arrivent en bonne santé en détention et se la voit bousillée en 2 ans. On y meurt chaque jour, dans l’indifférence la plus totale.»

Encadré: Une urgence toute en lenteur…

Incarcéré, statut « détenu particulièrement signalé » (DPS), trois heures passent avant qu’il arrive aux urgences, alors qu’il est victime d’une grave hémorragie. Le 21 mai 2008, Laurent Jacqua vient tout juste d’être hospitalisé pour une intervention chirurgicale de la jambe, menotté pendant son opération, un surveillant avec « Taser » à la ceinture présent au bloc opératoire.

Ramené le soir même à sa prison, il s’aperçoit qu’un flot de sang gicle de sa cicatrice toute fraîche. La nuit, pas de médecin de garde. Il alerte ses voisins de cellule, qui alertent à leur tour les surveillants. Pour des questions de sécurité, la nuit, seul le surveillant gradé a les clés. Le temps pour eux de pouvoir ouvrir la porte de sa cellule, ils voient l’urgence, alertent les pompiers.

Ils arrivent au bout de vingt minutes, demandent s’il a un traitement particulier. Laurent est séropositif, mais il doit éviter que cela se sache. Il parvient à se faire comprendre. Mais en attendant, il se vide de son sang. Les pompiers demandent s’il y a un fauteuil roulant pour le transporter jusqu’à l’ambulance. Les surveillants l’ignorent, et le temps pour eux de chercher, annoncent qu’une escorte arrivera seulement dans une heure. Les pompiers s’étonnent du temps qui passe au vu de l’urgence bien réelle, tout autant que de se voir donnés des gilets pare-balle au moment de l’accompagner. Laurent Jacqua sera entravé et menotté pour être emmené aux urgences.

*Le prénom a été modifié

A LIRE: Travail obligatoire pour les détenus?

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