Prospective et journalisme – suite et fin

crédit Jullie Sabatier

Un texte clairvoyant qui peut encore servir de réflexion à plus d’un

Je vous l’avais dit, que ce texte de Pierre Drouin était long. Mais il vaut vraiment la peine d’être lu, tant le recul provoqué par la plus que trentaine d’années d’âge de ce texte le rend saisissant. Je réalise à quel point il est bon de s’intéresser à la prospective qui peut permettre d’avoir une esquisse de ce que seront les tendances futures. Ce que pourrait provoquer l’évolution des choses.  En découvrant ce texte, je suis tout bonnement saisie par l’acuité du regard qu’a pu porter mon grand-père sur la prospective et les réflexions qui en découlent au sujet du journalisme.
Et puis j’ai ma petite fierté, celle d’avoir imprimé la rétine de M. Edwy Plenel himself. Il m’a même retweeté et fait gagner quelques followers. Il ne voudrait pas m’embaucher, des fois?… Mon cher Apé continue de veiller sur moi, c’est certain! Sans plus attendre, la suite de ce texte passionnant, qui encore une fois, reste d’actualité.  Nous étions restés dans le précédent billet sur le fait que selon Pierre Drouin, « la mission du journaliste de la presse écrite sera bientôt plus une mission de formation que d’information ».

Prospection et journalisme

Mais pour que cette formation soit efficace et surtout pour qu’elle ne soit pas détournée de son but à des fins de propagande, d’orientation politique insidieuse, cela suppose une solide éducation de base civique qui manque hélas aujourd’hui. Pour ne parler que d’un domaine que je connais peut-être un peu moins mal qu’un autre, celui de l’économie, on constate avec beaucoup d’étonnement que l’enseignement secondaire ne fournit même pas aux élèves les rudiments de base sur lesquels ils pourraient asseoir leurs jugements. Cette carence sera ressentie de plus en plus vivement et non seulement parce que le besoin de comprendre et de situer l’évènement sera plus vif mais parce que l’on enregistrera des progrès vers la démocratie économique, vers la participation des travailleurs à la préparation des décisions du chef d’entreprise, ou du gouvernement. [Euh là-dessus je ne suis pas certaines que l’on ait fait de véritables progrès, au contraire…]

Tout conspire, on le voit, à encourager les oeuvres de formation qu’il s’agisse de l’information de base ou de l’information intelligente permettant le rajeunissement constant des connaissances utiles à la vie quotidienne. C’est ce brassage continuel, cette adaptation au jour le jour des idées, ce « démontage » de l’histoire en train de se faire qui sera de plus en plus réclamé et la presse écrite aura un rôle éminent à jouer dans ce domaine.

L’utilité de la « prospective » pour l’orientation de l’expression journalistique n’est donc plus à démontrer et il n’est pas trop tôt pour étudier la manière dont cette attitude de pensée doit « informer » dans le sens littéral du mot, c’est à dire doit façonner un journal. Sans doute on devra répondre suivant les genres, suivant les publics auxquels on s’adresse, à ces nouveaux besoins ressentis, une fois satisfait (le plus souvent par des moyens audio-visuels) l’appétit de pure information rapide. Mais on ne mettra jamais trop en garde contre l’attitude de nombreux directeurs de journaux cherchant à plaire plutôt qu’à éclairer, arguant pour leur défense: « c’est cela que veut le public ». Non répondit Albert Camus, peu après la libération, le public ne veut pas de cela. On lui a appris à le vouloir, ce qui n’est pas la même chose…

Cela dit, il ne faudrait pas tomber dans l’excès contraire. Les prospecteurs de l’avenir sont unanimes pour nous dire que la période de loisirs s’élargira dans notre vie, mais il serait bien imprudent de penser que ce « surplus » de temps libre sera consacré surtout à la réflexion et à la capacité d’ingurgiter de grandes études diffusées par les journaux. Le pouvoir d’ennuyer le lecteur sera toujours aussi fort. Les Américains l’ont calculé, comme beaucoup d’autres choses. C’est ce qu’ils appellent le « coefficient de brouillard » (fog index). Tenant compte de la longueur des phrases, des pourcentages de mots de trois syllabes qu’elles comprennent, etc. ce coefficient permet de savoir à partir de quand on est dans le brouillard en lisant un rapport ou l’article sérieux d’un journal. Les machines de l’avenir qui aideront les rédacteurs devraient comporter des « clignotants » comme disait M. Masse lorsqu’on atteint ce seuil de brouillard.

C’est non seulement une science plus sûre de la forme permettant de toucher efficacement le public qu’il faudra à l’avenir, mais aussi plus de liberté. Il faudrait un autre débat pour développer ce propos. Qu’il me suffise de souligner l’équivoque fondamentale que recouvrent les mots « liberté de la presse. » Certes, la liberté d’entreprendre existe, celle de fonder un journal, fruit de la liberté de rassembler des capitaux existe. Mais le « silence aux pauvres » de Lamennais est encore vrai. D’autre part, les organes de presse ont latitude d’agir comme ils l’entendent en faveur de leurs intérêts matériels et moraux mais comme l’écrivait récemment Bernard Voyenne, professeur au Centre de Formation Professionnelle des Journalistes, dans un des derniers numéros d’Économie et Humanisme:

la liberté de la presse n’est pas ou n’est que très imparfaitement la liberté du public. La liberté de connaître les faits, d’accéder aux sources, de prendre connaissance sans discrimination des arguments pour et contre, de faire entendre aussi sa propre voix, tout cela – qui serait l’exercice d’une authentique liberté que l’Etat ne peut entraver. Il faudra que l’Etat facilite les moyens d’exercer ce droit, et aussi que les journalistes mieux conscients de leurs droits et de leurs responsabilités participent organiquement à la direction de l’entreprise.

Il faut reconnaître que les sociétés qui publient des journaux attachent beaucoup trop peu d’importance à ces vastes problèmes de prospective. Il n’y a pas à ma connaissance, de vraies rubriques sur la manière de « traiter l’information » – et je ne parle pas ici en langage de fabricant de machine électronique – à l’heure où les comportements et les besoins sociaux évoluent à une vitesse foudroyante. Faut-il s’en étonner lorsqu’on songe que les simples études de marché ne se développent pas dans la presse comme dans d’autres sociétés commerciales? Ainsi la surprise du succès de « Salut les Copains » – qui devait susciter ensuite tant d’imitateurs – a été totale.

Jean XXIII définissait ainsi les qualités du journaliste:

Il doit avoir le doigté d’un médecin, la souplesse d’esprit d’un homme de lettres, la prudence d’un homme de loi, le sens de la responsabilité d’un éducateur.

Tant de vertus pour un seul homme, voilà qui découragerait bien des vocations. Et pourtant, il faudrait au journaliste une qualité supplémentaire pour adapter informations et commentaires aux besoins nouveaux et assurer totalement sa mission dans le monde de demain: le flair d’un défricheur de l’avenir.

Pierre Drouin

3 réflexions sur “Prospective et journalisme – suite et fin

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