Quels projets éditoriaux à l’heure du numérique?

crédit Julie Sabatier

la Une du Monde datée du 28 mai 68. On aurait presque du mal à croire aujourd’hui à un tel sur-titre!

Rien de tel qu’une conférence faite d’êtres humains rassemblés pour échanger leurs idées. Ce mercredi 5 mars a vu se réunir dans une salle de l’EMI-CFD les curieux de l’évolution du journalisme vis-à-vis du web qui lui se transforme en permanence. Le tout sous contexte de crise au sein de Libération.

Pour introduire le débat, le président de l’EMI François Longérinas nous raconte que l’idée de cette conférence a émergé suite à la parution de cette devenue fameuse Une du quotidien titrée « Nous sommes un journal. » Une qui a suscité réflexions et échanges sur la profession et son avenir, le futur de la presse, l’économie à adopter pour l’assurer, les choix éditoriaux à orienter pour les patrons… Vaste programme! Questions que se pose cette école de qualité, modulant en permanence le contenu de ses formations pour s’adapter aux mutations perpétuelles suscitées par le web.

Le débat était co-animé par Philippe Merlant, journaliste, auteur de Médias, la faillite d’un contre-pouvoir (Ed. Fayard), et par Jean Sylvestre, concepteur de supports numériques d’information, directeur de SDC Conseil. Autour d’eux, les intervenants:

François Bonnet, journaliste, directeur éditorial de Mediapart ;
Dominique Cardon, chercheur, sociologue au Laboratoire des usages de France Telecom ;
Isabelle Hanne, journaliste médias à Libération ;
Marianna Sanchez, journaliste, responsable syndicale au groupe Lagardère ;
Jean Stern, journaliste et formateur à l’EMI, auteur de l’ouvrage Les patrons de la presse nationale, tous mauvais (Ed. La Fabrique).

A l’évocation de la Une de Libé « Nous sommes un journal », Jean Sylvestre relève qu’il n’est pas suffisant de sous-titrer par la négative (« pas un café »…) A l’heure de « l’hyper-obésité » de l’information (terme pertinent relevé sur une discussion sur LinkedIn, ndlr), nous devons nous poser la question de ce qui fait l’info.
Avec la multiplicité des supports et des moyens d’expression, les réseaux sociaux: quelles offres sont proposées par ces différents supports au public, et quel public?

Dans le genre évolution numérique, un média qui a su devenir rentable en adoptant une formule payante et sans publicité: Mediapart. Je n’aurais d’ailleurs de cesse de leur tirer mon chapeau  pour la qualité et la gratuité des conférences qu’ils organisent régulièrement, auxquelles ils invitent leurs lecteurs à prendre une part active.

François Bonnet, directeur éditorial de Mediapart annonce que son site s’apprête à fêter ses six ans d’existence dieu comme le temps passe  et compte 84000 abonnés individuels (hors associations, entreprises…) , entre 200 et 400000 visiteurs uniques par jour, 7 millions d’euros de chiffre d’affaires et si j’ai bien noté, 900000 € de revenus nets.
Selon lui, « la profession a tout fait sauf faire se renverser les tables avec la révolution numérique, terme qui plus est devenu très tarte à la crème » car incessamment répété depuis plus de dix ans. Ne connaissant pas de jeune de moins de 30 ans qui ouvre un journal papier, il considère que celui-ci est menacé, pour des raisons économiques et éditoriales. Et oui les usages changent, et je suis d’ailleurs étonnée de ne pas avoir vu dans le public de ce soir là quelqu’un qui paraisse âgé de moins de 30 ans. Vous me direz, les jeunes sont tournés vers l’avenir, peut-être…

François Bonnet considère que « le web est aujourd’hui le lieu privilégié du journalisme de qualité », grâce à la richesse incomparable des outils offerts par la toile. L’enjeu éditorial de fond serait donc de voir ce qu’un média web peut apporter en qualité. A la différence des journaux papier, le web interpelle ses lecteurs et les incite à participer en réagissant aux articles proposés: « ce contenu éditorial fait que le papier ne peut plus être un concurrent du web », affirme le directeur éditorial.

Dans le même sens, Jean Stern ajoute que nous devons réfléchir à la nature de l’information présente sur le web. C’est quoi l’info, en gros.
« Ce n’est pas le flux qui fait le web , mais au contraire la profondeur de ses contenus », déclare-t-il. Il voit la toile comme représentant des avancées considérables pour le métier de journaliste. Que veut-on en cherchant des informations? Le « bruit », un signal? Au vu de la quantité mirifique d’informations présentes sur le net, aucune information ne nous échappe, mais ce quelle que soit sa fiabilité. Combien de médias voit-on se précipiter sur une information, en quête de je ne sais quel buzz, alors que ladite info n’avait pas été suffisamment recoupée?… Selon Jean Stern il suffit d’observer tout le bruit fait autour des événements se déroulant actuellement en Ukraine pour constater les dérives propagandistes et de confusion que cela peut provoquer.

Et puis il y les moteurs de recherche du web, les géants déterminant leurs algorithmes et imposant de la sorte une ligne « mainstream » à l’ensemble des médias. Petite parenthèse souvenir de mon stage au jdd.fr: quel triste constat que de voir les journalistes rivés aux résultats de Google News, et parfois l’un d’eux lancer un « tel article est en tête de Google News! » et de là vite changer titre chapô méta-title et tutti quanti pour rester le plus longtemps possible en tête de gondole.

Car le fait est qu’avec le web, le journalisme prend parfois de sérieux aspects marketing. Comme Jean Stern l’évoque, les géants du web ont imposé  des mots-clés tels que « recherche », « marketing », « reconnaissance » directement liés au commerce. Ces mots reflètent-ils l’idée du journalisme? L’auteur de Les patrons de la presse nationale, tous mauvais » considère que nous devrions remplacer ces mots-clés par ceux d’ « effort« : au vu de l’extraordinaire quantité de données dont nous disposons, un effort de qualité de plus en plus soutenu est demandé aux journalistes pour les traiter; le « partage« , c’est-à-dire l’envie de partager des modèles et des récits d’information.

Isabelle Hanne, la journaliste de Libération présente ce soir reconnaît quant à elle que la question du numérique est compliquée pour leur journal.
Ils ont pourtant été fiers d’être les pionniers en la matière, mais d’une façon « sous-capitalisée et sans stratégie centrale. Comme un deuxième journal un peu pauvre. » Elle pense que ce qui a manqué à Libé c’est tout l’aspect « recherche et le développement »: quels sont les usages, pourquoi on achète Whatsapp des millions d’euros mais que personne ne veut racheter Libé? Où et comment ce ce quotidien peut-il être présent dans la vie des gens aujourd’hui? Isabelle Hanne reconnaît que leurs offres ont été proposés « sans se soucier de l’avis des lecteurs. » (!)

Marianna Sanchez du groupe Lagardère regrette que de nos jours on parle « de marque et non de titre, on ne parle plus de lecteur, mais de client. » L’arrivée de Didier Quillot en 2006 a voulu marquer un tournant numérique… sans aucun projet. En a émergé une « obsession de monétisation » bien mal placée et qui n’a eu que pour suite d’engendrer un plan social! Le tout « sans aucun reclassement dans le numérique car l’esprit restait vieux jeu », alerte Marianna Sanchez.
Elle rappelle que les  acquisitions faîtes par le groupe l’an dernier ne sont pas de l’ordre de la rédaction mais du type Billetsréduc. Certes le numérique se développe, mais de façon commerciale et encore avec un « plan social qui nous pend au nez », informe la journaliste.

Dominique Cardon est sociologue. Il porte un donc un regard différent sur le métier et ses usages: celui d’un observateur tout à fait pertinent. Il affirme que:

Il y a une crise de l’inventivité. Il vaut mieux réinventer plutôt que de rester sur les anciens modèles.

C’est d’ailleurs sur cette belle parole que je vais clore cet article. La suite à venir très bientôt. Et vous, que vous soyez journalistes ou non, comment pensez-vous que la presse doive se réinventer, au vu des évolutions constantes de la toile?

LIRE AUSSI: Prospective et journalisme, Prospective et journalisme – suite, Prospective et journalisme – suite et fin

2 réflexions sur “Quels projets éditoriaux à l’heure du numérique?

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