« Merci, patron! » par Pierre Drouin

Pierre Drouin, pionnier du Monde

Pierre Drouin, pionnier du Monde

« On ne choisit pas sa famille », dit l’adage. Me concernant, je suis heureuse et même fière d’être la petite-fille de Pierre Drouin, journaliste pionnier au quotidien Le Monde. Disparu en septembre 2010, il aura passé plus de 40 ans de sa vie dans cet illustre quotidien, membre de la garde rapprochée de son fondateur, Hubert Beuve-Méry.

Passionné par la vie et par son travail, il a poursuivi sa carrière bien après avoir pris sa retraite en 1987. Je le revois peu avant son départ, à lire son journal à la loupe, s’enthousiasmant toujours autant des trépidations du monde.

Il me manque terriblement. A ses funérailles, je me suis engagée solennellement à faire honneur à sa mémoire et à ce métier de journaliste qu’il aimait tant. C’est aussi grâce à lui que j’ai décidé tardivement de suivre ses pas. Je n’oublierai jamais sa joie et la foi qu’il a tout de suite placées en moi quand je lui ai fait part de ce nouveau projet.

Pierre Drouin était un amoureux de l’Europe. Il l’a scrupuleusement suivie dès sa naissance, et a écrit de nombreux articles à ce sujet (ici, « les six signent au Capitole », à la une du Monde daté du 26 mars 1957,  après la signature du traité de Rome). Je me demande bien ce qu’il penserait de la situation actuelle…

Il est aussi l’auteur d’un ouvrage intitulé L’autre futur  (1989, Fayard). Ce livre, qu’il a dédicacé à ses petits-enfants, « nouvelles vigies du futur », je ne l’ai pas encore lu. A sa parution, j’avais 10 ans, et j’étais juste fière d’y voir mon nom apposé en première page.

Mais une citation de la quatrième de couverture me laisse penser que cet ouvrage reste curieusement d’actualité: « l’ordinateur, si l’on n’y prend garde, peut attenter aux libertés, à la vie privée, aux droits de l’homme. La magnifique avancée des sciences et des techniques et de la biologie conduira-t-elle à des manipulations dangereuses pour l’individu et pour l’espèce? »

Aujourd’hui, je me plais à m’imprégner dans son bureau de l’énergie de toutes ses années de travail passionné qu’il y a abattu. Je farfouille dans ses montagnes de notes. J’y découvre par exemple une lettre d’Alain Peyrefitte le félicitant pour son livre… Et j’y trouve aussi une lettre hommage à Hubert Beuve-Méry, que je vous livre ici. Qui retrace une certaine époque du journalisme, dresse un portrait subtil du fondateur du Monde, et évoque sa passion pour l’Europe. Son bureau est une mine d’informations et de réflexions dont je ne manquerai pas de vous faire part de temps en temps!…

Merci, patron.

Le Monde avait trois ans quand j’y suis entré. Je ne m’étonnai qu’à moitié du fait que le rédacteur en chef qui m’avait reçu ne me présenta pas tout de suite au directeur du journal. Après tout, il fallait que je fasse quelques preuves.  Je présumai que le pari était gagné lorsque, au bout de quelque deux mois, je fus convoqué par Hubert Beuve-Méry.

Je lisais Le Monde bien avant d’y collaborer et j’avais déjà une petite idée du personnage. Je demandai tout de même à mes confrères « anciens » s’il fallait appeler « Beuve » comme ils disaient, « M. le directeur ». « Non », me répondirent-ils, « tout le monde lui dit « bonjour patron, merci patron. » Bien qu’initié, je ne trouvai pas normal que je l’appelle ainsi, la première fois.

A l’heure dite, dans une grande pièce je marchai très vite vers son bureau style fin XIXè siècle. Lui serrant la main, j’inclinai un peu la tête, en lui disant simplement que j’étais très honoré qu’il me reçoive. Une sorte de grognement me parvint avant qu’il ouvre la bouche et, me regardant, il dit simplement: « Alors, vous voulez être journaliste? » Je lui fis part de ma passion pour ce métier. « Ouais, c’est vrai qu’on ne s’y ennuie pas » me répondit-il, « mais il faut que vous sachiez que vous n’y ferez pas fortune… surtout au Monde. » Il me souhaita bonne chance et je compris que la cérémonie d’intronisation n’irait pas plus loin.

J’eus le temps de découvrir la chaleur qui se cachait derrière l’économie des paroles. Pendant près de quarante ans, ma vie professionnelle se déroula au journal Le Monde, et des confettis de vacances dans le chalet rustique du Crêt-Gérel, au dessus d’Arèches, havre de paix de « Beuve » et sa femme Geneviève. Durant quatre ou cinq années de suite, alors que je séjournais aux Arcs, à la lisière de la Vanoise et du Beaufortain, ils m’invitèrent avec mon épouse à rompre le pain et à bavarder, un bon bout d’après-midi. De nombreux ouvrages ont été consacrés à ce héros de la presse française. Je me bornerai à évoquer ce que je lui dois.

« L’objectivité n’existe pas »

Je fus frappé, dès l’origine, par sa conception très rigoureuse, mais aussi très réaliste, du métier de journaliste. « Vous savez, me dit-il un jour, l’objectivité n’existe pas. Même un appareil de photo n’est jamais…objectif, puisque tout dépend de l’angle de prise de vue, de la lumière de circonstance, etc… Ce qui est capital c’est l’honnêteté professionnelle. » Cette morale, il la poussait en fait, un peu plus loin. Il se plaisait à lancer la formule de Péguy: « Il faut qu’un bâton de chaise soit bien fait, et qu’il soit fait du même esprit et du même coeur qu’on bâtissait les cathédrales » et il ajoutait: « Pensez-y, lorsque vous écrivez. »

Une fois la confiance donnée à un collaborateur de journal, ce dernier constatait l’extraordinaire liberté qui lui était laissée de dire ce qu’il avait vu, ce qu’il avait compris, ce qu’il avait jugé. Qu’il s’agisse de reportages ou d’éditoriaux. Comment n’étais-je pas frappé aussi et admiratif devant le non-conformisme du directeur, son désir de ne pas suivre le pente du « politiquement correct », mais seulement la voix de sa conscience. Il le manifesta dès les débuts par sa position sur l’évolution diplomatique de la France, souhaitant que les plateaux de la balance Amérique-URSS soient parallèles dans nos engagements nationaux. Il attira ainsi la foudre et les pamphlets des « bien-pensants », l’accusant aussitôt de « neutralisme. » Ce qui fut à l’origine d’une grave crise du journal en 1951. Les dénonciations de la « sale guerre » d’Indochine, de la torture en Algérie, secouèrent également l’opinion.

Liberté d’expression

Fort de cet exemple de liberté d’allure, je me risquai en novembre 1954, où grandes étaient les difficultés de notre commerce extérieur, à proposer, dans un article, d’acheter du pétrole aux Roumains qui, lui, au moins, ne serait pas payé en dollars. Quelques jours plus tard, « Beuve » m’appela à son bureau pour me dire: « Drouin, vous nous coûtez cher! Les pétroliers anglo-américains viennent de nous couper tous nos contrats de publicité pour l’année prochaine. » J’attendais un reproche concernant mon initiative intempestive. Rien, sinon un léger sourire.

Combien j’appréciais cette liberté laissée aux rédacteurs! Autre exemple personnel. Il se trouve qu’outre mes qualifications universitaires en droit et économie (qui me conduisirent avant la cellule de la rédaction en chef à la responsabilité du service économique), j’avais une passion, celle de la musique et notamment du jazz. H.B.M venait de créer le supplément hebdomadaire, Une semaine dans le monde. Hardiment, je lui proposai d’écrire là un article sur « un nouveau style de jazz, le be-bop. » « Pourquoi pas, me répondit-il, si vous sentez le sujet. » Le papier parut. Toujours la confiance. Quelque temps plus tard, c’est à la une du Monde que l’on imprima une courte fantaisie sur « la guerre des caves », où se produisaient, à Saint-Germain des Prés, des musiciens de jazz de l’ancien et du nouveau style.

Suivi européen

Sur un chapitre plus sérieux, enfin, je dois beaucoup à l’intuition de Beuve-Méry sur l’Europe. Il avait compris que le coup d’éclat de Robert Schuman et Jean Monnet en 1951, lançant l’idée de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, était un pas décisif pour le retour à une vraie paix dans notre continent. Il me demanda de suivre cette affaire, puis celle du marché commun. Pendant des années, les voyages à Bruxelles et les entretiens chaleureux avec Jean Monnet furent mon lot.

L’Histoire retiendra sans doute que cette construction communautaire fut la plus importante réussite de l’Europe de la deuxième moitié du XXè siècle. Les vicissitudes d’aujourd’hui ne briseront pas cette entreprise sui generis extraordianaire. Elle a surmonté d’autres fortes crises. On ne peut pas faire parler les morts, mais je vois d’ici « Beuve » hausser les épaules en citant Claudel: « le pire n’est pas toujours sûr. »

J’ai bien d’autres dettes envers cette inoubliable figure de la rue des italiens, à Paris….et du Beaufortain. De quoi lui crier, au-delà de l’horizon: « Merci, patron! »

Pierre Drouin (inter-titres ajoutés par moi-même)

4 réflexions sur “« Merci, patron! » par Pierre Drouin

  1. Bonjour ! Après avoir lu votre article, j’ai eu envie de me plonger dans l’ouvrage de votre grand-père L’autre futur (1989, Fayard). Je l’ai trouvé sur internet et il sera au programme de mon été 2013 ! Merci ! ;o)

Ouverte à l'échange, je serai heureuse de vous lire!

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