Papier Machine

crédit DR

Etty Hillesum, une lumière dans les ténèbres.

Machin machine, papier machine… Cela me fait soudainement penser à cette autre belle chanson de mon idole qu’est Serge Gainsbourg aka Julien Grix aka Lucien Ginzburg.

Lucien Ginzburg donc, qui a subi l’anti-sémitisme dans le Paris des années 30-40. Transition toute trouvée pour la première oeuvre que je souhaite évoquer par ici. Une oeuvre magnifique, émanant d’un être non moins sublime. Que le plus grand nombre devrait lire tant il est un témoignage poignant de la beauté de l’humanité. Du genre qui vous enrichit tout au long de votre existence. Qui vous fait relativiser aussi. Témoignage de foi en l’humain malgré ses pires bassesses. Merci à Ann Sorel pour cette merveilleuse découverte. Ce livre, c’est

Une vie bouleversée, suivi des lettres de Westerbroke, par Etty Hillesum.

Etty Hillesum est une jeune femme juive néerlandaise de moins de trente ans lorsqu’elle écrit ces mots dans son journal. En pleine tourmente de l’un des pires moments de l’histoire de l’humanité (la Seconde guerre mondiale), elle fait preuve d’une extraordinaire force d’accueil et d’acceptation des choses, sans que jamais son amour pour la vie ne soit ébranlé.

Elle est consciente que son attitude pourrait passer pour de l’indolence et/ou de l’indifférence. Pourtant, l’intensité de ses réflexions montrent qu’elle y a mis tout son coeur. Lorsque nous voyons le résultat, nous ne pouvons que pleurer de gratitude devant un tel récit. Montrant à la fois ce que l’humain a de pire et de meilleur. Les deux sont indissociables. Je ne m’étalerai pas davantage avec mes mots, je préfère recopier ici quelques-uns des siens plutôt que de l’évoquer. Voilà une personne qui a pris grand soin de son intériorité, sa spiritualité.

En ces temps où il y a deux semaines dans les rues de Paris, nous pouvions entendre « Juifs dehors » et autres ignominies que je m’épargnerai d’écrire ici, ou d’évoquer le nom de certaines personnes qui répandent leur fiel haineux et séparatiste à tous vents depuis trop longtemps, semant confusion et rancoeur, je préfère m’attarder et attirer l’attention sur ce genre de personnes, qui en  toute humilité, et surtout de tout son coeur, exprime tout ce que l’humain a de plus beau: amour, compassion, lumière. Ce au coeur de l’un des pans les plus ténébreux de l’humanité qui soient.

Je me prosterne à tes pieds Etty Hillesum, puisse ta voix être entendue longtemps par le plus grand nombre! Aussi, à l’heure où le développement personnel, la pleine conscience et autres formules sont mises à toutes les sauces, j’ose dire que cet ouvrage est l’un des meilleurs qui soient, en ce sens notamment qu’il n’a pas été voué à cela!

Extraits d’Une vie bouleversée:

 » Et puisque, désormais libre, je ne veux plus rien posséder, désormais tout m’appartient, et ma richesse intérieure est immense. »

 » Vivre totalement, en dehors comme en dedans, ne rien sacrifier de la vie extérieure à la vie intérieure, pas plus que l’inverse, voilà une tâche exaltante. »

 » Nous ne sommes que des vases creux où s’engouffre le flot de l’histoire. »

 » Tout est hasard, ou rien n’est hasard. Si je croyais à la première possibilité, je ne pourrais pas vivre, mais je ne suis pas encore convaincue de la seconde. »

 » La source vitale doit toujours être la vie elle-même, non une autre personne. Beaucoup de jeunes femmes surtout, puisent leurs forces chez un autre être, c’est lui leur source vitale, non la vie elle-même. Situation fausse, défi à la nature. »

 » Je commence à me rendre compte que lorsqu’on a de l’aversion pour son prochain, on doit chercher la racine dans le dégoût de soi-même. Aime ton prochain comme toi-même. »

« Le grand crâne de l’humanité. Le puissant cerveau et le grand coeur de l’humanité. Toutes les pensées, si contradictoires  soient-elles, proviennent de ce  grand cerveau unique de l’humanité, de toute l’humanité. Je pressens son existence comme celle d’un  grand tout et c’est peut-être la source de on sentiment d’harmonie et de paix en dépit de toutes mes contradictions. Il faut connaître toutes les pensées, s’être senti traversé de toutes les émotions, pour savoir tout ce qui est sorti de cet immense cerveau, tout ce qui est passé par ce grand coeur. »

Dialogue avec Jan Bool

 » – Qu’a donc l’homme à vouloir détruire tous ses semblables? demandait Jan d’un ton amer.

– Les hommes, les hommes n’oublie pas que tu en es un, lui dis-je (…) Et la saloperie des autres est aussi en nous. Et je ne vois pas d’autre solution que de rentrer en soi-même et d’extirper de son âme toute cette pourriture. Je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur, que nous n’ayons d’abord corrigé en nous. (Be the change you want to see in the world / Soyez la changement que vous voulez voir dans le monde, disait Gandhi – note votre serviteur)  L’unique leçon de cette guerre est de nous avoir appris à chercher en nous-mêmes et pas ailleurs. »

 » L’homme forge son destin de l’intérieur, voilà une affirmation bien téméraire. En revanche, l’homme est libre de choisir l’accueil qu’il fera en lui-même à ce destin. »

 » Travailler à soi-même, ce n’est pas faire preuve d’individualisme morbide. Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même, extirpe tout son sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit, ou bien domine cette haine et la transforme en quelque chose, peut-être même à la longue en amour – ou est-ce trop demander? C’est pourtant la seule solution. »

 » Je suis une femme et je chante les louanges de cette vie, oui vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942, énième année de cette guerre. »

3 juillet 1942: Bon, on veut notre extermination complète: cette certitude nouvelle, je l’accepte. je le sais maintenant. Je n’imposerai pas aux autres mes angoisses et je me garderai de toute rancoeur s’ils ne comprennent pas ce qui nous arrive à nous, les Juifs. Mais une certitude acquise ne doit pas être rongée ou affaiblie par une autre. Je travaille et je trouve la vie pleine de sens, oui, pleine de sens malgré tout, même si j’ose à peine le dire en société. »

 » L’éventualité de la mort est intégrée à m vie, regarder la mort en face et l’accepter comme partie intégrante de la vie, c’est élargir cette vie. A l’inverse, sacrifier dès maintenant à la mort un morceau de cette vie, par peur de la mort et refus de l’accepter, c’est le meilleur moyen de ne garder qu’un pauvre petit bout de vie mutilée, méritant à peine le nom de vie. Cela semble un paradoxe; en excluant la mort de sa vie on se prive d’une vie complète, et en l’accueillant on élargit et on enrichit sa vie. »

 » La plupart des gens ont une vision conventionnelle de la vie, car il faut s’affranchir intérieurement de tout, de toutes les représentations convenues, de tous les slogans, de toutes les idées séduisantes, il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toute norme et de tout critère conventionnel, il faut oser faire le grand bond dans le cosmos: alors la vie devient infiniment riche elle déborde de dons, même au fond de la détresse. » 

 » Il faut oublier des mots comme Dieu, la Mort, la Souffrance, l’Eternité. Il faut devenir aussi muet que le blé qui pousse ou la pluie qui tombe. Il faut se contenter d’être. »

 » L’occidental n’accepte pas la souffrance comme inhérente à cette vie. C’est pourquoi il est toujours incapable de puiser des forces positives dans la souffrance. »

Voilà. Je n’ai pas fini le bouquin et me ferais le plaisir d’en rajouter par ci par là…

8 réflexions sur “Papier Machine

  1. Merci de nous rappeler ce témoignage essentiel. J’ai lu ce livre il y a très longtemps, il m’avait éblouie, faudrait que je m’y replonge sans tarder… J’vais partager tiens
    Un peu de douceur et de lumière dans ce monde de brutes

  2. « LE JOURNAL D’UNE ÂME » Lien vidéo http://bcove.me/nqohpboz

    ETTY :
-« 
Je cherche à comprendre et à disséquer les pires exactions, j’essaie toujours de retrouver la place de l’homme dans sa nudité, sa fragilité, de cet homme bien souvent introuvable. Enseveli parmi les ruines monstrueuses de ses actes absurdes.
La plupart des gens ont une vision conventionnelle de la vie, […], il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toutes normes […] il faut oser faire le grand bond dans le cosmos : alors la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au fond de la détresse.
Je suis de ceux qui préfèrent continuer à se laisser flotter sur le dos les yeux tournés vers le ciel.
Et puisque, désormais libre, je ne veux plus rien posséder, désormais tout m’appartient et ma richesse intérieure est immense.

Je vais t’aider mon dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparait de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous aider nous-mêmes. »
    Ann

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